
« Le jazz
nous raconte sa douleur,
et on s’en fout…
c’est pourquoi il est beau, réel… »
(Erik Satie)
Billie Holiday est née le 7 avril 1915, et les hommages qu’on lui rend aujourd’hui pour son centenaire offrent un violent contraste avec les humiliations qui ont été prodiguées à cette chanteuse noire pendant toute sa vie. Quand elle devait chanter dans la salle de bal d’un grand hôtel devant un public blanc, on l’obligeait à emprunter le monte-charge, avec sa belle robe de satin et ses habituels gardénias dans les cheveux : l’escalier était interdit aux Noirs.
En 1939, elle met à son répertoire une Ballade d’Abel Meeropol, un enseignant juif, russe et membre du PC américain : Strange Fruit. C’est un réquisitoire contre le lynchage des Noirs dans le Sud des Etats-Unis, et l’étrange fruit est le corps du pendu qui se balance à une branche de peuplier. Cette scène tragique, pleine de rage contenue, est émaillée de notations bucoliques, notamment sur le parfum des magnolias. Le succès de ce blues en fait la chanson emblématique de la lutte des Noirs pour leurs droits civiques, et de Billie une activiste, un symbole politique. D’ailleurs, le FBI lui dit : Si vous arrêtez de chanter Strange Fruit, on cessera de vous harceler. Mais elle a continué, et les cops d’Edgar Hoover ne l’ont plus jamais lâchée : ils viendront régulièrement perturber ses concerts.
En 1947, elle est arrêtée par le FBI pour détention d’héroïne, et le procès de cette junkie s’ouvre : « Billie Holiday contre les Etats-Unis d’Amérique »… qui la condamnent à un an de prison. Elle meurt au Metropolitan Hospital de Harlem, le 17 juillet 1959, entre deux policiers, qui lui ont passé les menottes, pour détention d’héroïne, encore…
Billie était une chanteuse intimiste, à la voix cassée et rauque, au timbre enroué par le gin, aux rythmes improvisés, et qui exprimait toute la douleur du monde et toute la sienne. Car cette éternelle victime était aussi une grande masochiste, comme on le voit dans Don’t Explain, où une femme dit à l’homme qu’elle aime, et qui la trahit : Pas d’explications…
Cette héroïne de la deuxième Reconstruction voulait donner comme titre à ses Mémoires le dernier vers de Strange Fruit : « Amère Récolte… »
Bon anniversaire, Billie !