
La parole à…
Jean Markun,
secrétaire national du POI
Il y a tellement de choses à dire, de questions auxquelles il faut répondre, en conséquence, mon intervention sera la suivante. Je vais dire les choses comme je les ressens : par rapport à la proposition de report du congrès, je ne partage pas forcément à 100 %. Bien sûr, je comprends ce qui est en train de se passer, et c’est pourquoi, finalement, j’y consens. Mais attention : s’il est exact de dire qu’aujourd’hui, on n’a pas tous les éléments en mains parce que la situation évolue, parce qu’il y a le 9 avril, avec tout ce que l’on peut ajouter par notre activité dans l’affaire, il n’est pas évident qu’après le 9 avril, ou au mois de novembre, on ne se retrouve pas également dans une situation « où tout ne sera pas réglé ». Il y aura de nouveaux éléments, et ce sera toujours comme cela. A ce moment-là, on analysera. Mais par « la force des choses », il y aura toujours une raison pour expliquer une modification.
C’est au niveau des arguments avancés pour le report du congrès que cela me dérange. Bien entendu, il y a l’argument imparable du temps nécessaire pour réfléchir. On prend toujours du temps pour réfléchir. Et c’est toujours bénéfique, par définition. « La nuit porte conseil », on dit toujours cela. On est d’accord là-dessus. Mais, je le répète, demain il y aura autre chose comme raison. C’est vrai que le « autre chose » ou « l’autre situation demain » nous imposera « une autre réflexion », « une autre analyse ». Tout cela, je dirais, est mathématique. Alors, prenons garde à ne pas reporter nos propositions, nos décisions de parti uniquement en fonction des événements qui sont, par définition, évolutifs. Je ne partage pas tout à fait la proposition de report parce qu’on avait commencé à préparer le congrès, on l’avait décidé. Mais il faut savoir le faire, je n’insiste pas sur cet aspect-là.
Reporter pour approfondir, c’est un argument — je le conçois. Si je donne mon accord pour le report, je dis tout simplement : je voudrais aussi que ce soit réellement pour la construction du POI, pour l’existence d’une organisation, structurée et de masse. Si je regarde au niveau de mon expérience personnelle — c’est rarement mon discours, et j’y fais peu référence, mais là, cela me semble indispensable. J’ai plus de cinquante ans d’activités, et pas des moindres. Je fais partie d’une corporation qui, je pense, a certainement le plus fort taux de grèves et d’occupations d’entreprise en France. Ce n’est pas une statistique officielle, mais je donne cette information crédible. Dans une conversation à l’Organisation internationale du travail (OIT), il y a une cinquantaine d’années, un des barons de l’acier disait, pour les mineurs de fer : « Je ne comprends pas les mineurs de fer ; ce sont les ouvriers les mieux payés d’Europe, et ils ont le plus fort taux de grèves de toute l’Union européenne. » Le camarade qui était présent lui a rétorqué : « C’est la preuve que vous ne nous avez rien donné. » C’était aussi simple pour la lutte de classe. Et donc l’existence de l’organisation ouvrière qui permet le rapport de force et le face-à-face.
“Avec toute ma trajectoire, je ressens profondément la nécessité impérative d’avoir une organisation qui tienne debout…”
Avec toute ma trajectoire, je ressens profondément la nécessité impérative d’avoir une organisation qui tienne debout, pas seulement théoriquement, mais concrètement enracinée sur le terrain. Dans mon expérience, il y a une constante : c’est l’action. Je ne connais pas autre chose. J’ai été formé à cette conception. Je ne vais pas tout citer, mais enfin, quelques faits : il y a les soixante-dix-neuf jours d’occupation passés au fond en 1963 ; je peux aussi raconter une occupation qui a duré près de vingt jours, en 1984 : toute la sidérurgie française était alors bloquée. On a découvert en France, qu’effectivement, les mineurs de fer existaient. Et puis, en 1992, l’occupation avec les engins du centre urbain de Metz (pour ne citer que les plus évidentes). Donc, si vous voulez, en la matière, en ce qui concerne le rapport avec les travailleurs, je peux prétendre — avec beaucoup de modestie — m’y connaître un peu. Ce qui ne veut pas dire que ce sera à l’identique dans ce que l’on va vivre.
Mais il y a une chose que je dégage, et cela reste valable : c’est que les travailleurs ne sont jamais venus en disant : « On fait grève demain. » Jamais ! Nous avons été les chercher pour les syndiquer, un travail concret de tous les jours, et au travers de nos actions, nous avons préparé les grèves, nous les avons organisées. Pour les grèves, c’est encore nous qui les avons construites. Nous avions une organisation large, capable de rencontrer tout le monde, enracinée dans les chantiers du fond de la mine, ce qui nous permettait de créer la revendication par la discussion collective. Il y avait ensuite le rapport individuel avec les travailleurs et l’adhésion. Rien n’est venu spontanément. Dans le pire des cas, les gars venaient nous voir, mais pour nous soumettre leurs problèmes ; je me souviens d’une grève où les mineurs ne voulaient pas la faire. C’est seulement après discussions que « la mine a fait grève ». On s’est battu avec notre analyse ; après la grève, il y a eu résultat, mais c’est à partir de l’organisation et du lien de confiance avec les mineurs que la grève a eu lieu.
“Cela vaut le coup que cet outil-là, que nous construisons pour aujourd’hui et pour demain, se fasse une place beaucoup plus grande ?”
Tous ces aspects-là, je connais. Et, en ce qui me concerne, je vais dire les choses suivantes : le parti ouvrier, c’est important. Je suis passé par le PSU (j’en ai peut-être gardé quelques séquelles, c’est possible, je m’en excuse), je suis passé par le Parti communiste (là aussi je peux relater) et, il y a quelques années, j’ai trouvé le POI. Pour moi, c’était effectivement intéressant pour l’analyse, pour l’approfondissement de toute cette expérience qui est la mienne. Il y a eu aussi toutes les lectures. Je ne vais pas insister là-dessus. Je crois qu’effectivement, cela vaut le coup que cet outil-là, que nous construisons, pour aujourd’hui et pour demain, se fasse une place beaucoup plus grande.
Le travail que nous faisons au POI, je le dis avec force, n’est pas un échec. Ça ne va peut-être pas aussi vite qu’on le voudrait, d’accord ! Mais je refuse le mot « échec ». Je ne veux pas mépriser tout le travail des militants, aussi petits ou simples soient-ils. Je pense au contraire qu’il faut le valoriser, sinon je ne comprends pas. Je suis parfaitement en état de comprendre le niveau des arguments politiques qui ont de « la hauteur » et j’apprends pendant que quelqu’un me parle, j’essaie de réfléchir. Mais je dis simplement : la valeur de ce qu’on a fait existe bien dans les faits. Pour moi, si je donne mon accord pour le report, c’est par intérêt pour la construction du POI. C’est peut-être l’occasion d’une discussion importante si nous positivons nos initiatives.
Je dis tout simplement, il faut que ce soit pour un enracinement et un développement de notre parti politique. Certains peut-être le jugent inachevé — je veux bien —, mais achevons-le, et ensemble !
Dans les mines, j’ai connu des « maîtres à penser » ; nous étions 22 000 mineurs — voyez un peu la force que cela pouvait représenter, unis, jusque dans les chantiers ! Je ne sais pas si vous avez vécu des situations analogues. Nous étions 22 000 mineurs, nous savions qu’à 22 000, nous ne pouvions pas changer la politique du gouvernement français ! Ensuite il y a eu 1981, nous avons cru au changement ! Cela a été une trahison. Les mineurs ont été roulés ; notre destruction était inscrite dans le programme commun. Je ne vais pas m’étendre. Ce que je sais, c’est qu’on ne fera pas les choses tout seuls. Mais je crois au travail que l’on réalise. Je pourrais encore citer des faits de terrain, de ce que nous réalisons actuellement à Hayange (peut-être la camarade de mon comité départemental en dira-t-elle quelques mots tout à l’heure). Ce n’est pas « la révolution », mais cela avance. Ce que j’ai lu sur la révolution : au départ, il s’agissait toujours d’une minorité. Je crois avant tout au travail de terrain. Je suis pour des analyses théoriques (elles enrichissent), mais qui dit travail de terrain dit concrétisation dans des actes parfois tout simples et efficaces. Le réel offre toujours des décalages avec la théorie.