
Le Musée d’Orsay à Paris présente une exposition sur Vincent Van Gogh et Antonin Artaud jusqu’au début juillet.
Ces deux génies ont été internés sans être fous. Ils ont eu des destins parallèles, mais ils devaient se rejoindre, et ce fut chose faite en 1947, quand Artaud a vu, au Musée de l’Orangerie, la première rétrospective Van Gogh.
Il en sortira un livre : Van Gogh le suicidé de la société, dans lequel le poète fraternise avec le peintre. Il est ébloui par l’inspiration tourmentée de l’artiste, sa touche en vrille, ses paysages tourbillonnants, comme La Nuit étoilée, exécutée dans sa cellule de l’asile de Saint-Rémy-de-Provence.
Comment Antonin Artaud, qui était dessinateur et dont les Autoportraits offrent l’image d’un poète maudit au visage torturé, pouvait-il ne pas voir là une volonté de transcender une vie névrotique et douloureuse, misérable et solitaire ?
« Un pauvre gueux ou une fille des rues est plus beau qu’une cathédrale… » (Vincent)
Artaud se jette dans le surréalisme, puis s’en va en 1926 , année où le groupe décide d’adhérer au jeune Parti communiste, après avoir rédigé sa prémonitoire Lettre aux médecins-chefs des Asiles de Fous …

Vincent Van Gogh - autoportrait
Dix ans plus tard, celui qu’André Breton appelait « Un Oriflamme Calciné » se rend au Mexique, où il prend du peyotl (cactus hallucinogène) avec les indiens Tarahumaras. De son côté, halluciné et dépressif, Van Gogh ira jusqu’à l’ automutilation :
« Avec le rouge et le vert, j’ai cherché à exprimer les terribles passions humaines… »
Artaud sera interné à l’asile de Rodez par le médecin-chef Gaston Ferdière (compagnon des surréalistes), qui, avec ses électro-chocs, n’a pas pu le guérir de ses hallucinations :
« Je suis un homme que révolte l’existence de tout… »
Van Gogh / Artaud. Le suicidé de la société, Musée d’Orsay à Paris, jusqu’au 6 juillet 2014.
Artaud, un cas extrême dans le surréalisme
Artaud est un cas extrême dans le surréalisme, qui ne cessera de pratiquer l’auto-mutilation, de scission paroxystique de son corps avec la réalité, et à l’intérieur de son propre corps. Ainsi, dans sa réponse à l’enquête sur le suicide, parue dans le n° 1 de La Révolution surréaliste (12.1924) : «Si je me tue ce ne sera pas pour me détruire, mais pour me reconstituer, le suicide ne sera pour moi qu’un moyen de me reconquérir violemment, de faire brutalement irruption dans mon être…» Le Théâtre et son double, l’une de ses oeuvres les plus connues, traduit ce décalage assumé, qui le conduira à l’asile psychiatrique.
Artaud est un grand poète, qui hurla contre les loups, mais finit complètement coupé de la réalité.
Par ailleurs, les avis sont partagés sur les méthodes, pas tant du Dr Ferdière, qui fut aussi un ami d’Artaud, l’accompagnant dans son terrible séjour à Rodez et préservant ses derniers dessins « de fou », que dans le recours systématique par l’institution des électro-chocs.
Impressionné par la sincérité et la force de sa révolte pour ruiner toute attitude visant in fine à réintroduire tout « alibi littéraire », Breton compta un moment sur Artaud, en lui confiant la responsabilité du Bureau de recherches surréalistes (23.1.1925), puis l’orientation du n° 3 de La Révolution surréaliste (15.4.1925). Puis, contre l’orientation par trop dissolvante d’Artaud, Breton prend définitivement la direction de la revue.

Antonin Artaud - autoportrait
Les choses se gâtent avec Artaud, quand se pose la question de passer de la « révolution intellectuelle » à la révolution prolétarienne, question des questions, qui va agiter les surréalistes et les membres de Clarté, de septembre 1925 à décembre 1926, après la découverte par Breton - et sur son insistance par certains de ses amis, Aragon, Eluard, André Masson - du Lénine de Trotsky.
Artaud s’éloigne des débats, fin octobre 1925. La rupture avec Artaud aura lieu, à l’assemblée générale du «groupement» des surréalistes et des «clartéistes» (23 novembre 1926). Elle se fera sur le plan de l’action politique qu’Artaud refuse : « Je me refuse à considérer quoi que ce soit sur un plan économique et social… La Révolution ? Je la fais pour moi, c’est mon affaire. » Péret demande qu’on mette aux voix l’exclusion d’Artaud. Celui-ci qui était venu à la demande expresse de Breton, quitte l’assemblée et le surréalisme.