Extraits d’Informations ouvrières n°137 du 24 fevrier 2011
Egypte Malgré l’appel de l’appareil militaire, les grèves se développent
Samy Hayon
La veille du jour où Moubarak démissionnait, le quotidien officiel Al Ahramtitrait : « Les travailleurs égyptiens rejoignent la révolution. » Depuis trois jours, des dizaines de milliers d’ouvriers et d’ouvrières s’étaient mis en grève dans l’industrie pétrolière, les arsenaux, l’autorité du canal de Suez, les transports, le textile, le ciment, la métallurgie, les hôpitaux, les universités, les télécommunications, etc. Ils demandaient des augmentations de salaires, un salaire minimum à 1 200 livres égyptiennes (150 euros), la fin des disparités salariales et de meilleures conditions de travail.
A peine au pouvoir, les généraux décidaient, le 12 février, d’interdire les activités syndicales et appelaient à la reprise du travail.
En dépit des mises en garde de l’armée, mercredi 16 février, des grèves et des sit-in touchaient de très nombreux secteurs. Des centaines d’employés de l’aéroport du Caire ont manifesté à l’intérieur du terminal pour de meilleurs salaires et une couverture santé. A Ismaïlia, sur le canal de Suez, des employés des services publics de l’irrigation, l’éducation et la santé ont manifesté devant le gouvernorat pour de meilleurs salaires.
Dans les banques, les grèves furent si massives que la Banque centrale d’Egypte a décidé unilatéralement de fermer toutes les banques du pays pendant une semaine. Dimanche 20 février, elles ont rouvert, mais les employés ont fait savoir qu’ils maintenaient leurs revendications, parmi lesquelles la fin du népotisme et de la corruption. A ce jour, les salariés de la banque Misr, rejetant la proposition de la Banque centrale pour qu’ils soient représentés par leurs directeurs, ont désigné leurs propres délégués pour négocier. Les salariés de la Banque nationale d’Egypte sont en train d’en faire autant.
Dans l’usine minière Abu Hamda, 200 travailleurs en grève contre les bas salaires, l’augmentation du nombre d’heures travaillées et les conditions déplorables de travail ont bloqué la route qui relie Le Caire à Alexandrie. L’armée est intervenue pour les en déloger et leur a demandé de désigner un délégué pour présenter leurs revendications auprès de la direction.
Le 21 février, 70 employés de la chaîne de grands magasins Omar Effendi ont manifesté devant le siège, dans le centre du Caire.
Dans de nombreuses administrations et universités, les personnels demandent la démission de responsables coupables de corruption.
A Mahalla al-Kubra, ville du delta du Nil, 15 000 ouvriers et ouvrières de l’usine de tissage et filature Misr, qui emploie 24 000 salariés, la plus grande d’Egypte, ont repris leur grève, le 16 février, après trois jours de congé.
Ils revendiquaient une hausse des salaires et une enquête sur des faits de corruption présumés au sein de l’établissement. Ils ont mis fin à leur grève le 20 février, après avoir obtenu 25 % d’augmentation des salaires et la démission du directeur impliqué dans des actes de corruption.
L’armée, colonne vertébrale du régime
En démissionnant, le 11 février dernier,Moubarak a pris soin de confier le pouvoir au Conseil suprême des forces armées. L’illusion est savamment entretenue sur « l’unité de l’armée et du peuple ». L’armée peut-elle se ranger aux côtés du peuple ?
L’armée égyptienne est la colonne vertébrale du régime. Moubarak en faisait lui-même partie et, la veille de sa démission, le 10 février, quand il refusait encore de partir, elle se rangeait à ses côtés.
Le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui, qui préside le Haut Comité militaire issu du Conseil suprême et qui gouverne, a été le ministre de la Défense de Moubarak pendant vingt ans. Il a participé comme chef d’état-major à la première guerre du Golfe aux côtés de la coalition.
En décembre 2008-janvier 2009, il a autorisé, avec Moubarak, les bombardiers israéliens à survoler l’espace aérien égyptien et fermé le passage entre Gaza et Rafah quand l’Etat d’Israël a bombardé la population vivant dans la bande de Gaza.
Dès le 12 février, répondant à l’exigence exprimée par l’administration Obama quelques heures plus tôt, le Conseil suprême des forces armées annonçait qu’il respecterait tous les traités régionaux et internationaux, c’est-àdire, en particulier, l’accord de 1979 avec l’Etat d’Israël.
Les Etats-Unis octroient à l’armée égyptienne 1,3 milliard de dollars par an depuis la signature des accords de paix avec Israël en 1979 (70milliards au cours des 60 dernières années), avec l’aval du Congrès américain. Cette aide militaire sert à payer les tanks Abrams conçus aux Etats-Unis et montés dans les faubourgs du Caire sous contrat avec General Dynamics.
Boeing vend à l’Egypte les hélicoptères CH-17 Chinook, Lockheed Martin vend ses F-16 et Sikorsky Aircraft, des hélicoptères Black Hawk.
Les dernières années ont rapporté à Lockheed Martin 3,8milliards de dollars ; General Dynamics, 2,5 milliards ; Boeing, 1,7 milliard.
Des rapports très étroits existent entre les plus hautes autorités militaires égyptiennes et américaines.
Quand le soulèvement populaire a commencé, le chef d’état-major de l’armée égyptienne, Sami Enan, était aux Etats-Unis. Il a interrompu sa visite pour rentrer précipitamment au Caire. Mohamed Hussein Tantaoui a gardé le contact régulier avec le secrétaire à la Défense américaine, Robert Gates. Ils se sont téléphonés quotidiennement.
La jeunesse et les travailleurs égyptiens savent que ces milliards d’aide américaine ont permis de maintenir la dictature du régime qui les opprime et qui sème la misère. Place Tahrir, la foule lançait : « Hosni Moubarak, Omar Souleimane, vous êtes tous deux des agents américains ! » Colonne vertébrale du régime, la caste militaire égyptienne jouit de privilèges exorbitants.
Elle a droit à des logements, des voitures, des clubs, des formations, des vacances luxueuses…et détient une part très importante de l’économie du pays. S. H.