Egypte: le soulèvement du peuple déstabilise “l’ordre” américain-3

Extrait d’informations ouvrieres n°136 du 17fevrier 2011


Egypte : après la chute de Moubarak, des centaines de grèves éclatent dans tout le pays

L’armée,axe central du régime, a pris le pouvoir,mais le soulèvement révolutionnaire du peuple égyptien ne faiblit pas. Les travailleurs, partout,demandent des augmentations de salaires et, dans le même mouvement, réclament la démission des ministres et des directeurs nommés par le pouvoir. Informations ouvrières fait le point pour ses lecteurs sur l’immense mobilisation de ces derniers jours.

Le soulèvement révolutionnaire du peuple égyptien qui a entraîné la chute de Hosni Moubarak le 11 février dernier a des répercussions qui dépassent largement les frontières de ce pays de 80 millions d’habitants.
Ce soulèvement,qui survient après celui du peuple tunisien, déstabilise non seulement l’ordre à l’échelle de la région,mais tout l’ordre mondial bâti sur l’oppression des peuples, au Moyen- Orient, en Afrique, en Asie et ailleurs. Et c’est bien pour cette raison que l’administration Obama a tout tenté pour le maintenir en place le plus longtemps possible, puis, pour sauver le régime honni, y favoriser la prise du pouvoir par les généraux de l’armée dont est également issu Moubarak.
Conscients de la brèche qu’ils ont ouverte, les travailleurs égyptiens s’y sont engouffrés. Pour faire valoir leurs revendications, une vague de grèves a lieu.

Samy Hayon

Mercredi 9 février. Alors que les manifestations se poursuivent dans toutes les villes du pays, des milliers de travailleurs, dans l’industrie textile, la métallurgie et le secteur des télécommunications, participent à des arrêts de travail, à des sit-in ou des manifestations pour réclamer de meilleurs salaires et conditions de travail. 3 000 ouvriers travaillant pour l’autorité du canal de Suez sont en grève. 6 000 ouvriers des arsenaux de Port-Saïd manifestent. Des centaines de fonctionnaires et d’universitaires manifestent pour des revendications salariales. Au Caire et à Ismaïlia, des milliers d’ouvriers sont en grève.
Selon le journal Al Ahram, les secteurs de l’alimentation, de l’électricité et du pétrole, notamment à Alexandrie, sont touchés. A l’aéroport du Caire, 150 travailleurs intérimaires manifestent pour obtenir un statut permanent. Dans le sud, notamment à Assiout et Sohag, des sit-in sont organisés dans plusieurs entreprises publiques et privées, y compris pharmaceutiques, rapporte la chaîne de télévision AlDjazira. A Port-Saïd, sur le canal de Suez, 300 habitants d’un bidonville protestent violemment contre l’absence de logements décents. A Suez, deuxième jour de grève. 5 000 employés de diverses entreprises d’Etat manifestent sur leurs lieux de travail. A Helwan, 2 000 travailleurs de l’usine de filature Misr sont en grève.

10 février. La mobilisation ne faiblit pas, au contraire.
Les millions de travailleurs misérablement payés, en ville comme aux champs, l’armée des chômeurs et des déshérités, se dressent plus déterminés que jamais contre le régime. Des manifestations massives gagnent les villes de province. Des centaines de médecins et d’infirmiers de Kasr el-Aini, un des plus grands hôpitaux publics, se joignent aux manifestants, place Tahrir.
Les avocats en robe noire aussi. Les employés des transports publics sont en grève. Les chauffeurs de bus laissent les bus au dépôt. Ils réclament une augmentation de salaires. Les ouvriers de plusieurs usines d’armement se mettent en grève.

Pendant toute la journée, des rumeurs insistantes font état d’un départ imminent de Moubarak et d’une prise des rênes par les forces armées. Le soir, dans un discours télévisé autiste et arrogant, Moubarak annonce qu’il transfère ses pouvoirs à Omar Souleimane, l’ancien chef des services de renseignements, un des symboles du régime, le vice-président qu’il a nommé quelques jours plus tôt. Il répète qu’il ne quittera pas le pouvoir avant septembre.

Dès les premières minutes du discours de Moubarak, la déception des millions qui l’ont écouté s’est muée en stupeur, puis en indignation. Puis, la rage et la colère éclatent. La foule crie : « Moubarak dégage ! », « Dehors, dehors, dehors ! » Elle brandit des chaussures menaçantes dans sa direction. Moubarak et sa famille se sont envolés pour Sharmel-Cheikh.
L’appel à manifester le lendemain, « journée des martyrs », va voir tout un peuple crier sa colère et sa volonté de chasser Moubarak et son régime corrompu.

Devant le Congrès, àWashington, le directeur de la CIA, Leon Panetta, a jugé « fort probable » que Moubarak quitte le pouvoir dans la soirée et qu’il soit remplacé par son vice-président, Omar Souleimane.
Le pronostic est démenti.

11 février. Alors que la foule afflue place Tahrir, 2 000 manifestants se rassemblent devant le palais présidentiel d’Ittihadia, à Héliopolis, dans la banlieue du Caire, et scandent : « A bas Moubarak ! » A Alexandrie, à Suez, à Ismaïlia, partout dans le pays, des centaines de milliers de manifestants descendent dans la rue parce qu’ils veulent en finir avec Moubarak et le régime. Le Mouvement des jeunes du 6 avril (crée en 2008 en soutien à la grève des travailleurs de Mahalla El-Kubra) diffuse sur son site Facebook un communiqué disant notamment : « Une grève générale est nécessaire pour mettre à basMoubarak (…) ; les grèves doivent être coordonnées par des comités démocratiques de travailleurs, ils ont besoin de défendre la révolution (…). L’exigence d’une Assemblée constituante est maintenant cruciale. Ce ne sont ni les militaires ni les technocrates qui doivent décider de la nouvelle Constitution,mais une Assemblée démocratique composée de délégués populaires mandatés ».

A Tahrir, une quinzaine d’officiers et des soldats du rang déposent leurs armes et fraternisent.
Ils étaient postés aux entrées de la place au contact avec les manifestants.

Que vont faire les militaires ? C’est l’inconnue. Le Conseil suprême des forces armées fait savoir qu’il se porte garant de la réforme de la Constitution et de l’organisation d’élections libres. Il promet de mettre fin à l’état d’urgence, en vigueur depuis trente ans, « dès la fin des conditions actuelles ». Ce qui indique que les manifestations doivent cesser. « Aucun manifestant ne sera poursuivi », dit aussi l’armée. Il est clair que les chefs militaires sont divisés. Ils veulent tous sauver le régime, mais certains estiment que Moubarak devrait céder la place pour opérer les changements constitutionnels dans la continuité et éviter que la crise n’emporte toutes les institutions, alors que d’autres pensent que cela risquerait de renforcer les masses dans leurs exigences.

A 17 h 10 (heure locale) très exactement, Omar Souleimane annonce à la télévision que Moubarak démissionne et charge le Conseil suprême des forces armées de gérer les affaires du pays.
Nul doute que le développement des grèves qui ont éclaté depuis deux ou trois jours, où les travailleurs demandent des augmentations de salaires en rapport avec l’augmentation des prix, ont contraint le régime à lâcher Moubarak.

Depuis le début du soulèvement populaire, la Maison-Blanche, le département d’Etat, les anciens diplomates et officiels américains dépêchés en Egypte se sont livrés à des déclarations contradictoires. Navigation à vue ou crise liée à la déstabilisation de l’ordre impérialiste ? Le 2 juin 2009, Obama affirmait que Moubarak était « un allié inconditionnel…une force de stabilité, et que c’était bon pour la région ». Stabilité signifie, avant tout, défense et perpétuation du régime en place. Stabilité signifie aussi : éviter tout ce qui pourrait remettre en cause les accords de paix avec l’Etat d’Israël.

L’administration Obama a continué à soutenir Moubarak jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment où il n’était plus possible de le faire, pour sauver le régime, tout en cherchant, en même temps, au sein de l’élite militaire égyptienne, le futur interlocuteur sur lequel compter. « Les voix des Egyptiens doivent être entendues », a dit Obama au soir du discours autiste de Moubarak.

C’est bien le soulèvement historique de la classe ouvrière égyptienne et de tout le peuple qui a chassé Moubarak, quelques semaines seulement après que la classe ouvrière et le peuple tunisiens ont chassé Ben Ali. L’explosion de joie populaire a été à la mesure de cette première victoire. 12 février. Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes fait lire le communiqué suivant à la télévision : « Le gouvernement actuel et les gouverneurs continueront de travailler jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement soit formé. » Le gouvernement actuel, chargé de travailler, est celui qui a été nommé par Moubarak. Il est dirigé par le général Ahmad Chafic, ministre de l’Aviation du gouvernement précédent de Moubarak. « La République arabe d’Egypte restera engagée envers tous ses traités régionaux et internationaux. » Robert Gibbs, le porte-parole de l’administration américaine, avait prévenu : « Il est important que le prochain gouvernement en Egypte reconnaisse les accords qui ont été signés avec Israël (en 1979). »

13 février. Le Conseil suprême des forces armées décrète la suspension de la Constitution et la dissolution du Parlement, élu en 2010 avec une fraude électorale massive.

A l’aube, l’armée investit la place Tahrir, démonte de force les campements des manifestants et procède à l’arrestation de 35 à 40 d’entre eux.
Pour faire évacuer la place, elle n’hésite pas user de la matraque. Des centaines de manifestants résistent. A midi, un comité rend public une plateforme et appelle à une « marche de la victoire », vendredi 18 février.
Pour contrer les grèves qui ne cessent de se développer dans tout le pays, le Conseil suprême des forces armées publie un communiqué demandant « aux travailleurs en grève de reprendre le travail afin de mettre fin à la paralysie de l’activité économique du pays et invitant les syndicats et associations professionnelles à jouer pleinement leur rôle » à cet égard. En outre, il menace d’interdire les réunions d’organisations syndicales ou professionnelles, interdisant de fait les grèves.

L’armée est un pilier du régime dont les millions réclament la chute. Moubarak est issu de ses rangs.
Tout comme le vice-président qu’il a désigné avant d’être chassé. Les militaires sont les principaux bénéficiaires des milliards de dollars alloués par l’administration américaine depuis trente ans.

Lundi 14. Des centaines de salariés des transports publics défilent devant le bâtiment de la radio publique, alors que ceux de l’Organisation gouvernementale de la jeunesse et des sports manifestent sur la désormais célèbre place Tahrir. Sur l’autre rive du Nil, dans la capitale, des centaines de conducteurs d’ambulance sont également rassemblés avec des revendications similaires.

La Banque centrale d’Egypte, de son côté, a décidé de fermer ses bureaux dans tout le pays en raison de la grève des employés de la Banque nationale et de plusieurs autres institutions bancaires du pays. Un mouvement de grève affecte aussi la compagnie aérienne nationale EgyptAir, qui a programmé seulement 31 vols internationaux et 12 dessertes intérieures ce lundi, contre au total 145 liaisons quotidiennes.


Document

Communiqué no 1 du Comité du 25 janvier (place Tahrir) (extraits)

« (…) Nous affirmons la poursuite de la révolution pacifique jusqu’à la victoire et la réalisation jusqu’à leur terme de toutes nos demandes :
- la levée immédiate de l’état d’urgence ;
- la libération immédiate de tous les prisonniers politiques ;
- l’abrogation de la Constitution actuelle, y compris de tous ses amendements ;
- la dissolution de l’Assemblée nationale, du Sénat et des gouvernorats ;
- la création d’une Assemblée constituante originale pour rédiger une nouvelle Constitution démocratique à l’image des grandes Constitutions démocratiques et chartes internationales des droits humains ; elle sera soumise à un référendum dans un délai de trois mois après la formation de cette assemblée ;
- le droit de créer librement tout parti politique fondé sur des bases civiques,démocratiques et pacifiques, sans obstacle aucun et sans conditions, et le droit d’obtenir leur légalisation par simple déclaration de leur constitution ;
- la liberté de la presse et de la circulation de l’information ;
- la dissolution de tous les tribunaux militaires et l’annulation de tous les verdicts rendus par ces tribunaux à l’encontre des citoyens. »

Le 13 février 2011

Catégories: Archives d'IO, Arguments du POI, International, International (reprise), z*** Reprise de l'ancien site (janvier 2012)

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